sehepunkte 17 (2017), Nr. 7/8

Charles C. Rozier / Daniel Roach / Giles E. M. Gasper et al. (eds.): Orderic Vitalis

Le présent ouvrage est plus qu'un simple recueil d'articles : il s'agit d'une véritable somme du savoir sur Orderic Vital, chroniqueur anglo-normand du XIIe siècle. On y trouve en introduction un résumé de sa vie et de ses œuvres, et en annexe une liste des manuscrits où l'on a pu reconnaître la main du scribe Orderic, très actif en son temps. La variété des thèmes abordés par les articles et le renouvellement des connaissances sur l'écrivain font de l'ensemble un manuel indispensable pour quiconque étudie Orderic Vital. Dédié à Marjorie Chibnall, décédée en 2012, ce travail s'appuie sur ses travaux et son édition de l'Historia Ecclesiastica, présents partout en bas de page. Et pourtant, malgré cet infini respect de « nains juchés sur les épaules de géants », selon la célèbre formule de Bernard de Chartres, il jette les fondations de nouvelles interprétations de l'œuvre d'Orderic Vital, contredisant parfois celles de M. Chibnall.

Les premiers articles se rapportent à la vie d'Orderic et à sa place au monastère de Saint-Évroul, en Normandie. E. Van Houts (17-36) revient sur l'origine d'Orderic, sur le parcours de ses parents et sur les raisons de son entrée au monastère de Saint-Évroul. Elle suggère d'ailleurs qu'Odelerius, père d'Orderic, était plus probablement un Orléanais qu'un Normand (22, 36).

J. Weston (37-60), trouve l'écriture d'Orderic dans un nouveau manuscrit, le ms. Rouen BM, 540. Cela lui permet de reprendre la question du rôle d'Orderic comme scribe (on sait qu'il a notamment écrit une version interpolée des Gesta Normannorum Ducum de Guillaume de Jumièges). Elle dessine le portrait d'un maître scribe qui copiait bien souvent les seuls incipits pour servir de modèles à ses collaborateurs, ce qui laisse penser qu'il était le maître du scriptorium de Saint-Évroul.

C. Rozier (61-77), revient sur son rôle de libraire du monastère (qu'il occupait dans le cadre de sa fonction de chantre), là encore à l'aide des traces de son activité manuscrite. Il met aussi en lumière les connaissances musicales d'Orderic.

M. Faulkner (100-126) s'intéresse à la maîtrise qu'Orderic avait de l'anglais, langue de sa mère, et il conclut que le moine n'en avait que de médiocres souvenirs au moment où il écrivit son Historia Ecclesiastica, vivant depuis des décennies en France.

Ajoutons enfin l'annexe numéro 1 d'Anne-Sophie Vigot (375-384) qui conte l'histoire de Saint-Évroul de sa fondation à sa disparition.

D'autres articles s'intéressent à l'art d'Orderic comme historien. V. Debiais et E. Ingrand-Varenne (127-144) étudient l'usage des épitaphes par Orderic, qui en cite plusieurs et en a lui-même composé. Elles lui servent parfois à résumer, à la fin d'un épisode, la quintessence d'une vie ou d'une affaire. Il ne s'agit pas juste d'un saupoudrage ou d'une érudition gratuite, mais pour autant, on ne saurait considérer ces références parfois très précises comme des preuves que le lecteur pourrait consulter pour vérifier la véracité de l'histoire.

T. Roche (145-171) montre que les chartes sont aussi utilisées de manière avant tout littéraire par Orderic. La lecture d'une charte peut ainsi lui faire imaginer une cérémonie de ratification ou dans un cas un discours royal, tout comme une épitaphe lui évoquait l'histoire d'un individu ou une anecdote. Ce processus de dramatisation, comme le nomme l'auteur (160-161), montre que l'historien est surtout intéressé par le potentiel narratif des sources, et non par leur valeur de preuve. S'il donne des informations précieuses pour l'historien d'aujourd'hui, Orderic n'est ni un diplomatiste, ni un épigraphiste.

T. O'Donnell (298-323) montre que la structure de l'Historia Ecclesiastica, qu'on a longtemps considérée comme chaotique, reflète une conception de l'histoire, celle de la communauté de Saint-Évroul dans sa diversité. La profusion des anecdotes montre les liens personnels, spirituels de l'abbaye.

Plusieurs autres contributions, reviennent sur l'articulation de l'histoire et de la théologie, c'est-à-dire, pour le moine qu'est Orderic, sa conception de l'histoire, de son utilité. G. Gasper (247-259) étudie les préfaces et la clôture de l'Historia Ecclesiastica, et souligne leur dimension théologique.

E. Mégier (260-283) s'intéresse aux livres I et II de la même œuvre, rajoutés après coup par l'auteur pour faire de son histoire une chronique universelle, en insérant l'histoire de Jésus, des apôtres, des Papes et des Empereurs. Elle montre que ces livres ne sont pas un ajout maladroit ou incohérent, mais qu'au contraire ils donnent à l'œuvre un sens théologique, livrant la conception qu'Orderic a de la place de Dieu dans l'histoire.

S. Olsen Sønnesyn (284-297) réfléchit au lecteur idéal tel que le conçoit Orderic, à la manière dont il veut qu'on lise son œuvre, dans le contexte d'une lectio divina monastique.

Enfin, B. Pohl (333-351) revient sur l'utilité qu'Orderic donne à l'écriture de l'histoire comme moyen de transmettre la mémoire culturelle et de lutter contre l'oubli, tâche à la connotation religieuse. Cependant, une telle attitude ne caractérise pas seulement Orderic ou même les historiens anglo-normands de l'époque, mais elle relève plus d'une donnée fondamentale de toute historiographie ancienne.

Les autres contributions sont des lectures diverses de points particuliers de l'oeuvre d'Orderic. D. Roach (78-99) souligne les liens entre Saint-Évroul et l'Italie du sud qui transparaissent dans l'Historia Ecclesiastica, et montre le rôle de certaines reliques comme objets de mémoire pouvant fournir la matière de l'historien.

V. Gazeau (172-188) s'intéresse à la mention de plusieurs saints, notamment Francs et Anglo-Saxons afin d'en tirer de précieuses indications sur le développement du culte des saints en Normandie au XIIe siècle.

W. Aird (189-216) montre qu'Orderic associe toujours les jugements négatifs sur l'action politique des souverains de son temps à une critique de leurs mœurs, notamment au niveau de leur sexualité. Comme d'autres chroniqueurs de son temps, il valorise les anciens rois et insiste sur la violence des souverains contemporains. On trouve donc une large gamme de comportements moraux commentés à l'aide de parallèles bibliques.

E. Albu (217-246), revient sur la question du pessimisme d'Orderic, qui dépeint un monde violent, spécialement celui des Normands. Là où M. Chibnall avait insisté sur l'optimisme d'Orderic, l'auteur propose de voir dans son œuvre une vision du monde mélancolique et pessimiste (241), qui a pu être à l'origine de son succès restreint.

K. Thompson (324-332) souligne le témoignage précieux et indépendant d'Orderic sur les débuts de l'ordre de Tiron, un des principaux mouvements réformateurs du XIIe s.

Enfin, J. Clark (352-374) étudie l'impact et la transmission des œuvres d'Orderic jusqu'à la fin du Moyen Âge. Il constate qu'en dépit d'un succès assez relatif au milieu du XIIe siècle, les travaux d'Orderic tombèrent vite dans l'oubli, sans jamais être entièrement ignorés de ceux qui s'intéressaient à l'histoire normande.

Rarement un historien médiéval s'est autant confié qu'Orderic, a autant parlé d'aspects variés de son époque. Ce chroniqueur mérite bien sa réputation, et le présent recueil montre qu'il peut encore continuer à donner bien de la matière pour les historiens.

Rezension über:

Charles C. Rozier / Daniel Roach / Giles E. M. Gasper et al. (eds.): Orderic Vitalis. Life, Works and Interpretations, Woodbridge / Rochester, NY: Boydell & Brewer 2016, XIV + 416 S., 10 s/w-Abb., ISBN 978-1-78327-125-2, GBP 60,00

Rezension von:
Pierre Courroux
Identités Territoires Expressions Mobilités, Université de Pau et des Pays de l'Adour 1, Pau
Empfohlene Zitierweise:
Pierre Courroux: Rezension von: Charles C. Rozier / Daniel Roach / Giles E. M. Gasper et al. (eds.): Orderic Vitalis. Life, Works and Interpretations, Woodbridge / Rochester, NY: Boydell & Brewer 2016, in: sehepunkte 17 (2017), Nr. 7/8 [15.07.2017], URL: https://www.sehepunkte.de/2017/07/30057.html


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