Rezension über:

Jérôme Delaplanche: Un tableau n'est pas qu'une image. La reconnaissance de la matière de la peinture en France au XVIIIe siècle, Rennes: Presses Universitaires de Rennes 2016, 272 S., ISBN 978-2-7535-4370-6, EUR 26,00
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Rezension von:
Valérie Kobi
Universität Bielefeld
Redaktionelle Betreuung:
Hubertus Kohle
Empfohlene Zitierweise:
Valérie Kobi: Rezension von: Jérôme Delaplanche: Un tableau n'est pas qu'une image. La reconnaissance de la matière de la peinture en France au XVIIIe siècle, Rennes: Presses Universitaires de Rennes 2016, in: sehepunkte 17 (2017), Nr. 2 [15.02.2017], URL: http://www.sehepunkte.de
/2017/02/29276.html


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Jérôme Delaplanche: Un tableau n'est pas qu'une image

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L'intérêt suscité par l'histoire et la culture matérielles dans les dernières décennies a engendré de nombreuses études consacrées à la matérialité des œuvres d'art. Pour la France des Lumières, les recherches de Noémie Étienne, de Charlotte Guichard ou encore de Dominique Poulot fournissent quelques exemples de cette tendance. [1] L'ouvrage de Jérôme Delaplanche, issu d'une thèse d'habilitation soutenue en 2014 à l'Université de Bourgogne à Dijon, suit cette impulsion mais il aborde la thématique par le biais d'une approche avant tout historiographique et sémantique. En retraçant la manière dont la touche du peintre entre progressivement dans la littérature artistique dès le milieu du XVIIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, l'auteur exprime l'ambition de souligner une rupture théorique, présentée ici comme un "changement de paradigme" (207), survenue dans les années 1760. Ce basculement voit la conception idéaliste de l'art pictural - la valorisation de l'idée à l'origine de l'acte créateur - se fissurer pour laisser une place grandissante au commentaire de la technique et du faire de l'artiste. En somme, et tel que le titre de ce livre l'indique, le tableau ne se perçoit plus seulement comme une image, mais aussi comme une surface. Une métamorphose qui fonderait notre compréhension moderne du tableau. À cet égard, la thèse défendue par Jérôme Delaplanche et la méthode déployée pour y parvenir rappellent les recherches menées par Reinhart Koselleck dans le domaine de l'histoire des concepts et, plus particulièrement, l'importance attribuée par l'historien allemand à la période charnière (Sattelzeit) de 1750-1850 pour la définition de notre modernité. [2]

L'ouvrage se divise en trois parties chronologiques: La tradition questionnée, 1675-1720; Le basculement critique, 1720-1760; Un vocabulaire paradoxal, 1760-1800. Organisées sur une structure à la fois diachronique et synchronique, celles-ci se composent chacune d'un résumé historique, d'une analyse du traitement de la matérialité dans les écrits produits par les principaux lieux du monde de l'art - soit respectivement L'atelier et l'Académie; L'atelier, le Salon et l'Académie; L'atelier, la salle de vente et le Salon - et d'une synthèse articulée autour d'un peintre jugé caractéristique des arguments avancés (Charles de La Fosse; François Boucher; Jacques-Louis David). Jérôme Delaplanche confronte ainsi textes et tableaux pour thématiser ses réflexions sémantiques dans le contexte très large des jalons, tant littéraires qu'artistiques, qui forment l'histoire de l'art de cette période. La peinture de touche, au centre de son attention, sert de fil rouge au développement de sa démonstration.

Après un bref rappel de la fortune connue par l'Idea platonicienne dans la littérature artistique du XVIe au XVIIIe siècle (13-16), Jérôme Delaplanche se penche notamment sur la querelle du coloris engagée durant la seconde moitié du XVIIe siècle et sur les nécessités, nées de cette dispute, d'un langage adéquat pour adresser les propriétés de la facture picturale (45-63). Il y repère les débuts, encore timides, d'un enrichissement sémantique qui se renforcera progressivement au siècle suivant. Ce mouvement ne se déroule cependant pas sans résistance. Dans la deuxième partie de son livre, l'auteur démontre que le discours sur l'art du début du XVIIIe siècle échoue à se libérer de la tradition classique en se trouvant, ce faisant, en complète inadéquation avec la "libération de la touche" (71) expérimentée par la peinture contemporaine. Ces tensions entre théorie et pratique trouvent leur première résolution dans les écrits de deux artistes, Michel-François Dandré-Bardon et Charles-Nicolas Cochin, qui renversent les fondements de l'héritage platonicien en plaçant le faire au cœur de leurs préoccupations (99-114). Cette inclination se reflète de manière plus générale dans le vocabulaire des salles de vente (133-161) et des Salons (163-191) qui tend parallèlement à se diversifier. Dans sa troisième partie, Jérôme Delaplanche montre toutefois qu'à la valorisation de la touche des années 1760 suit une période fondamentalement critique, un "refoulement" théorique (20), qu'il associe à l'esthétique néoclassique. Cet état de fait n'entrave pourtant pas l'évolution sémantique des termes de l'art, une mutation qui marque le lent passage de la "pensée classique à [la] pensée romantique" (206).

L'ambitieux projet de Jérôme Delaplanche offre une approche originale à une question fondamentale de l'histoire de l'art du XVIIIe siècle. En ce sens, son livre intéressera tout chercheur, qu'il soit historien ou linguiste, désirant approfondir ses connaissances des mots et des concepts ayant forgé le langage artistique des Lumières. La diversité des textes et des sources sollicités de même que les riches données statistiques récoltées contribueront, à n'en pas douter, au succès de cet ouvrage. Certains choix méthodologiques pris par l'auteur diminuent cependant la démonstration. Jérôme Delaplanche a par exemple décidé d'isoler sa recherche en ignorant les travaux jusque-là menés dans les champs de l'histoire matérielle, de l'histoire des concepts et de la sémantique historique. Cette solution réduit la portée d'un argument dont la valeur première provient justement de son ouverture disciplinaire. Par ailleurs, l'aspect inégal du volume, qui renferme encore certaines inconsistances et dont la bibliographie n'a pas été mise à jour pour la publication, donne par moment l'impression de tenir entre les mains un livre au grand potentiel mais à l'exécution quelque peu hâtive.


Notes:

[1] Noémie Étienne: La Restauration des peintures à Paris (1750-1815): pratiques et discours sur la matérialité des œuvres d'art, Rennes 2012; Charlotte Guichard: Le marché au cœur de l'invention muséale? Jean-Baptiste Lebrun et le Louvre (1792-1802), in: Revue de Synthèse 1 (2011), 94-116; Dominique Poulot: Surveiller et s'instruire. La Révolution française et l'intelligence de l'héritage historique, Oxford 1996. Voir aussi la conférence Surfaces (15th-19th Centuries) organisée à l'Institute of Fine Arts, New York, en mars 2015.

[2] Reinhart Koselleck: Einleitung, in: Geschichtliche Grundbegriffe. Historisches Lexikon zur politisch-sozialen Sprache in Deutschland, dir. par Otto Brunner / Werner Conze / Reinhart Koselleck, Stuttgart 1972-1997, vol. 1, xiii-xxvii. Pour une discussion récente de cette théorie, voir: Élisabeth Décultot / Daniel Fulda (Hgg.): Sattelzeit. Historiographiegeschichtliche Revisionen, Berlin 2016.

Valérie Kobi