Rezension über:

Riccardo Rao: Les grands officiers dans les territoires angevins. I grandi ufficiali nei territori angioini (= Collection de l'école française de Rome; 518), Rom: Ecole Française de Rome 2017, 428 S., ISBN 978-2-7283-1206-1, EUR 33,00
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Rezension von:
Gaël Chenard
Archives départementales de la Vienne, Poitiers
Redaktionelle Betreuung:
Ralf Lützelschwab
Empfohlene Zitierweise:
Gaël Chenard: Rezension von: Riccardo Rao: Les grands officiers dans les territoires angevins. I grandi ufficiali nei territori angioini, Rom: Ecole Française de Rome 2017, in: sehepunkte 18 (2018), Nr. 5 [15.05.2018], URL: http://www.sehepunkte.de
/2018/05/31113.html


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Riccardo Rao: Les grands officiers dans les territoires angevins

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L'ouvrage rassemble les contributions d'un colloque tenu à Bergame les 15 et 16 novembre 2013, soit onze articles, auxquels s'ajoutent une introduction, une conclusion et deux présentations du projet Europange. Car ce colloque faisait office d'ouverture d'un programme de recherche de quatre ans (2014-2018) ayant l'ambition à la fois de fédérer les chercheurs travaillant sur le vaste espace angevin du XIIIe au XVe siècle, et de créer une base de données collaborative compilant toutes les informations disponibles sur les officiers des territoires angevins. Le hasard veut que la publication des actes soit intervenue au moment même où se tenait le colloque conclusif du programme Europange du 20 au 23 septembre 2017. Il est donc aujourd'hui possible de mesurer les réalisations de ce programme à l'aune des ambitions affichées dans l'introduction du présent ouvrage.

Cette introduction et les deux présentations du projet global éclairent en outre le cadre historiographique et méthodologique dans lequel s'inscrivent les directeurs de publication. Le programme de recherche pose le principe que le renouveau des études sur la puissance angevine passe aujourd'hui par une meilleure connaissance des hommes qui en sont le relai, à savoir les officiers, et des relations qu'ils entretiennent avec le prince. Pour le domaine français, nous sommes dans le prolongement des travaux de Bernard Guenée ou de Jean-Philippe Genet, lequel assurait d'ailleurs l'introduction du colloque conclusif du programme Europange. Ce sont donc avant tout les apports de la prosopographie qui sont mobilisés ici, mais dans la perspective de mieux faire l'histoire totale de l'administration. Il s'agit d'une tendance très sensible de l'historiographie politique, en plein renouveau en France, et toujours très vivante en Italie ou en Angleterre. La spécificité d'Europange tient à la nécessité absolue de fédérer des équipes très larges et de récupérer l'ensemble du matériau historique éclaté, la domination angevine s'étant étendue sur de nombreux territoires européens.

Dans le strict cadre de cet ouvrage, l'objectif était à la fois programmatique - poser les bases d'un programme de recherche commun - et de parvenir à une véritable cohésion éditoriale, et donc d'éviter l'écueil d'une simple juxtaposition d'articles disparates réunis plus ou moins artificiellement. De ce point de vue, c'est avec raison que Jean-Paul Boyer, dans les conclusions, se félicite de la belle homogénéité de l'ensemble. Si les auteurs s'intéressent à des espaces distincts, la période chronologique reste resserrée, de la fin du XIIIe siècle à la fin du XIVe siècle pour l'essentiel, et l'approche est nettement prosopographique. Certains personnages clés de la domination angevine reviennent dans plusieurs communications, ce qui contribue à donner à l'ouvrage son unité et sa richesse. On mesure d'ailleurs assez rapidement l'apport de la prosopographie pour le cas particulier de la domination angevine. Alors même que l'exploitation de la base Europange n'était pas encore possible en 2013, plusieurs contributions pointent les parcours très riches de certains administrateurs, notamment ceux qui entourent Charles Ier. Un même groupe de personnages, essentiellement français ou provençaux, occupe alors successivement les plus hautes fonctions dans l'ensemble des espaces. Les carrières et les profils de ces grands officiers montrent la priorité du prince en matière de recrutement, oscillant entre la recherche d'hommes de confiance et d'hommes disposant de compétences techniques selon les situations (voir en particulier le cas du grand amiral étudié par Rosanna Lamboglia).

D'une manière générale, les articles oscillent entre l'étude serrée d'un office appuyée sur la reconstitution de parcours individuels très documentés (contributions de Rosanna Lamboglia, d'Andreas Kiesewetter, de Thierry Pécout, de Jean-Luc Bonnaud, d'Isabelle Mathieu et de Riccardo Rao), et les études plus larges sur un milieu d'officiers et la gestion des carrières par les princes angevins (contributions de Serena Morelli, de Gabrielle Taddei, de Paolo Grillo, d'Isabelle Ortega et d'Eniko Csukovits). Cette complémentarité est particulièrement féconde pour les espaces provençal, piémontais et lombard, qui font l'objet de trois contributions très précises, auxquelles s'ajoutent les considérations plus générales de Paolo Grillo sur la conduite des opérations militaires. C'est clairement le point fort de l'ouvrage que d'avoir mis en lumière ces territoires et la politique angevine en termes de circulation des officiers et des pratiques de part et d'autre des Alpes. Les autres espaces ne bénéficient pas de la même densité d'études, mais la multiplicité des approches et des points de vue met tout de même en évidence les caractéristiques générales de la domination angevine et les moments de mutation (notamment après l'avènement de Charles II).

On peut déplorer l'aspect peu abouti de certains articles qui sont peut-être les débuts d'une recherche plutôt qu'un travail très avancé. C'est en particulier le cas des contributions d'Isabelle Ortega et d'Enikö Csukovits. De moitié plus courtes que les autres, elles sont nécessairement moins riches, alors même que leurs sujets respectifs offrent un contrepoint intéressant sur des territoires périphériques de la domination angevine (Morée et Hongrie). Le décalage en termes de densité de contenu est très net par rapport aux articles portant sur l'espace italien.

Reste le problème de définir ce que sont les grands officiers. Cette question ouvre en quelque sorte l'ouvrage, puisqu'elle est directement abordée par Riccardo Rao dans l'introduction. Il met en lumière l'évolution de la notion de "grand officier", les historiens ayant progressivement élargi son acception, passant d'un petit nombre de personnages majeurs de la cour, à l'ensemble plus vaste des officiers ayant la confiance personnelle du prince. Tout le problème réside dans la nécessité de limiter la dilution du sens. Dans le cadre du programme Europange, on peut se référer à la définition donnée par les responsables: "Un grand officier exerce auprès du souverain, de son lieutenant ou vicaire, de sa cour, de son hôtel, de sa chapelle". Mais l'acception retenue pour l'ouvrage est en fait beaucoup moins précise, et descend jusqu'au juge ordinaire de la sénéchaussée dans l'article d'Isabelle Mathieu sur le Maine et l'Anjou. Cet article, dont les conclusions restent très descriptives, met en lumière les limites de l'exercice : au sein de l'ensemble très disparate des terres angevines, un même niveau d'office ne pèse pas le même poids politique ou administratif selon les lieux. L'exemple du Maine et de l'Anjou montre une administration très capétienne par rapport à la Provence où le sénéchal est une figure majeure. De même, le vicariat général de la Tuscia ne semble pas faire partie du cursus honorum des grands officiers angevins, ce qui laisse supposer une place moins déterminante.

Dans sa globalité, l'ouvrage reste tout de même très cohérent, et apporte beaucoup à notre compréhension de la domination angevine. Il s'avère très riche de considérations générales et d'exemples précis sur l'organisation d'une administration territoriale à la fin du Moyen Âge qui peuvent servir à l'ensemble des historiens s'intéressant à ces questions, sur quelque territoire que ce soit. Le programme Europange offre même un exemple enthousiasmant de collaboration interuniversitaire, dont les publications futures seront à lire avec envie et gourmandise.

Gaël Chenard