Anna Tarwacka: The Censors as Guardians of Public and Family Life in the Roman Republic, London / New York: Routledge 2025, X + 242 S., 2 s/w-Abb., ISBN 978-1-03-278199-0, EUR 175,00
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A. Tarwacka précise d'emblée (note 1 page 3) que l'ouvrage reprend des recherches publiées auparavant dans deux livres en polonais et entend explorer "the effects of the Roman censorial mark (nota censoria) and the influence of censorial regulations on the development of written law in ancient Rome." Contrairement à ce que le titre du livre indique, la recherche porte sur la République et l'Empire.
A. Tarwacka commence par une présentation générale de la censure, très synthétique pour ses missions, plus détaillée pour ses origines. Elle reprend la théorie d'un lien avec les tribuns militaires à pouvoir consulaire, puis discute la lex Aemilia de 434 mais revient à l'interprétation traditionnelle d'une limitation de la charge à 18 mois. Elle retrace ensuite l'image de sévérité des censeurs, et présente leurs insignes et la question des registres civiques. Le dernier tiers du chapitre est consacré au devenir de la censure à la fin de la République et sous l'Empire. Sur le dossier des pouvoirs censoriaux d'Auguste, elle suit la vulgate sur les réticences de ce dernier à exercer le regimen morum et sur son choix de recourir plutôt à l'outil législatif. Selon elle, cela visait peut-être aussi à compenser la perte d'autorité des censeurs à la fin de la République.
Le deuxième chapitre commence par retracer brièvement l'histoire puis le déroulement du census. A. Tarwacka s'intéresse ensuite aux sanctions encourues par ceux qui ne se faisaient pas recenser (incensi). Elle défend l'idée qu'il fallait une condamnation pénale établissant que l'absence était dolosive pour être vendu comme esclave. Elle envisage ensuite l'affranchissement par le cens dans ses modalités concrètes, en particulier l'entrée en vigueur du nouveau statut. Les sections consacrées à la recognitio equitum, à la lectio senatus et au lustrum condere s'apparentent de nouveau davantage à des synthèses sur des points bien connus.
Dans le chapitre suivant, A. Tarwacka examine les principes du regimen morum. Elle reprend d'abord deux idées. La première, discutée, fait de la censure le pendant des tribunaux pour les affaires de mœurs. La seconde, largement acceptée, est l'influence réciproque entre procédures pénale et censorienne : ainsi les conduites blâmées par les censeurs entraînaient aussi une restriction du droit de postuler dans l'édit du préteur. À propos de la loi Clodia, qui obligea un temps les censeurs à suivre une procédure contradictoire, A. Tawarcka suit l'opinion dominante qui la lie à une volonté de protéger les sénateurs d'exclusions arbitraires et au sentiment que les mores apparaissaient comme un carcan insupportable. De manière plus originale, elle se demande si le verdict dans un tel procès créait une jurisprudence et si la multiplication des procédures n'expliquerait pas l'absence de lustrum en 55. Sa théorie sur la responsabilité pénale des censeurs est en revanche plus discutable. A. Tarwacka suppose que les censeurs pouvaient d'abord être poursuivis, mais que le Sénat le défendit à l'issue de la censure de 204-203 marquée par une crise et un conflit entre les deux censeurs. Selon elle, la seule réaction possible des victimes des censeurs était la vengeance, en revêtant notamment un tribunat de la plèbe. A. Tarwacka nous paraît ici généraliser des moments de crise et des anecdotes hautes en couleur. La reddition de comptes était assez étrangère au monde romain et, pour préserver le regimen morum qui reposait sur l'arbitraire, ainsi qu'elle le reconnaît, il fallait éviter que les censeurs pussent être poursuivis pour leurs décisions.
L'examen des liens entre regimen morum et droit se poursuit pour les questions familiales. A. Tarwacka rappelle d'abord que la fausse promesse de mariage, le mariage avec une femme de mauvaise réputation (prostituée, actrice), l'adultère, le non-respect des règles du deuil pour les remariages étaient passibles d'une nota avant d'être réprimés par le droit. De même, il est bien connu qu'Auguste reprit les discours natalistes des censeurs et qu'il intégra ces questions dans ses lois sur le mariage, mais A. Tarwacka nous paraît aller trop loin lorsqu'elle en déduit que les censeurs infligeaient des sanctions à ceux qui ne répondaient pas à leurs attentes. Son analyse du divorce interroge également. A. Tarwacka estime qu'il était encadré par les leges regiae, qu'il fut ensuite contrôlé par les censeurs et enfin encadré de nouveau par le droit. Ce faisant elle hésite sur la naissance du regimen morum puisque les censeurs auraient d'abord sanctionné les infractions aux mores par le biais d'amendes avant le plébiscite Ovinien (p. 150-151) alors que quelques pages plus haut (p. 147) elle fait de cette mesure son point de départ. Les récits faisant état de regimen morum avant la fin du ive siècle sont pourtant suspects, fragilisant le schéma chronologique développé par A. Tarwacka. Elle réaffirme cependant à juste titre l'idée ancienne d'une influence de la jurisprudence censorienne sur le droit. De même, la tutelle, le patronage mais aussi l'éducation des enfants, le traitement des esclaves par le pater familias ou la gestion du patrimoine familial étaient à la fois surveillés par les censeurs et parfois encadrés par le droit.
La vie publique est abordée dans le dernier chapitre de manière similaire, en listant l'un après l'autre les motifs de blâme comme la désobéissance du soldat, l'abus de l'imperium pour le magistrat, le luxe extravagant [...] Pour ce dernier cas, A. Tarwacka revient sur le lien, déjà maintes fois établi, entre l'action des censeurs et la législation somptuaire, notamment par M. Coudry absente de la bibliographie. Il en va de même pour les professions infamantes et les actions fondées sur la fides dont l'examen clôture ce dernier chapitre.
En dépit de quelques oublis (notamment l'absence des notices du Lepor pour la lex Clodia ou les lois somptuaires), A. Tarwacka s'appuie sur une bibliographie riche et plurilingue, ce qu'il faut saluer. Elle propose ainsi une synthèse claire et complète sur la censure qui laisse toutefois les spécialistes sur leur faim parce qu'on peine à voir la nouveauté du propos. L'introduction de 3 pages se contente de signaler une aporie (contestable d'ailleurs car les liens entre regimen morum et droit ont déjà été à maintes reprises soulignés) et les chapitres s'ouvrent par des remarques préliminaires qui se limitent à présenter rapidement certaines caractéristiques de la censure. Les bilans, et la conclusion qui les reprend, résument les différents points examinés, sans les rattacher aux objectifs annoncés en introduction ni les mettre en perspective. Les deux derniers chapitres apparaissent ainsi plutôt comme un catalogue commenté des motifs de blâme des censeurs d'une part, et des normes juridiques traitant des mêmes cas, d'autre part. Le préambule annonçait une influence du regimen morum sur le droit écrit, mais le rapport entre l'oralité et l'écrit n'est pas abordé, alors que A. Tarwacka désigne le plus souvent la sanction des censeurs par nota ou "mark", cette petite note écrite à côté du nom du citoyen sanctionné dans les registres civiques. Malgré ces limites, cet ouvrage rendra néanmoins de grands services aux lecteurs cherchant des informations sur la censure mais n'osant pas se frotter à une bibliographie rarement en anglais.
Clément Bur