Rezension über:

Nelly Richard (ed.): Arte y Política 2005-2015. Proyectos curatoriales, textos críticos y documentación de obras, Santiago de Chile: Metales Pesados 2018, 343 S., zahlr. Abb., ISBN 978-956-9843-28-0, CLP 15.000,00
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Rezension von:
Diogo Rodrigues de Barros
Université de Montréal
Redaktionelle Betreuung:
Philippe Cordez
Empfohlene Zitierweise:
Diogo Rodrigues de Barros: Rezension von: Nelly Richard (ed.): Arte y Política 2005-2015. Proyectos curatoriales, textos críticos y documentación de obras, Santiago de Chile: Metales Pesados 2018, in: sehepunkte 19 (2019), Nr. 1 [15.01.2019], URL: http://www.sehepunkte.de
/2019/01/32206.html


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Nelly Richard (ed.): Arte y Política 2005-2015

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Élaboré sous la direction de la théoricienne de l'art franco-chilienne Nelly Richard, Arte y política 2005-2015. Proyectos curatoriales, textos críticos y documentación de obras réunit des images d'œuvres, des textes critiques et des projets d'expositions qui relèvent du politique dans l'art actuel au Chili. Cette anthologie paraît à la suite d'un film, un projet de recherche-création intitulé Arte y política 2005-2015 (fragmentos) [1], dont elle est à la fois une version en forme de livre et une extension. L'un et l'autre sont composés de six sections, avec de légères différences d'intitulés; dans le livre, ce sont: I. Mondialisation, localités, communauté; II. Paysages urbains; III. Art, mobilisations et sphère publique; IV. Désobéissances de corps et genres; V. Violences et dépouillements; VI. La mémoire inachevée.

Le livre encadre toutefois davantage les documents rassemblés. Il fournit, sous la forme d'introductions, des guides de lecture tant pour l'ensemble de l'ouvrage - avec un texte de Nelly Richard - que pour chacune des sections, en explicitant leur thématique et en présentant brièvement les œuvres et textes choisis. Les auteurs de ces textes - Lucy Quezada (sections I et V), Mariairis Flores (II et IV) et Diego Parra (III et VI) - sont aussi responsables, avec la directrice du volume, de la sélection des œuvres et des textes tant pour le film que pour le livre. Le changement de médium impose aussi, bien évidemment, des modifications dans la forme de présentation des documents. Si sur l'écran étaient présentés notamment des témoignages directs d'artistes et de commissaires sous la forme d'interviews ou témoignages, le livre mise sur des textes de catalogues et des textes critiques - reproduits complètement ou partiellement - souvent accompagnés d'images des œuvres ou expositions concernées. Ces textes alternent presque toujours avec des images d'œuvres présentées indépendamment, suivies de transcriptions de commentaires des artistes.

Si, dans un premier moment, Arte y política semble un outil de travail, des archives qui pourraient bien servir de point de départ pour des recherches subséquentes, l'introduction de Nelly Richard dessine toutefois un projet plus ambitieux: la reformulation du "vecteur 'art et politique'", lequel "concentre les principales clés de lecture de l'histoire de l'art latino-américain" (11). [2] Il est en effet question du passage d'une tradition marxiste, où l'art est politique parce qu'il représente une classe sociale - à la fois en parlant à sa place et en la figurant - à un art qui devient politique parce qu'il rend visibles les manières dont "les systèmes de représentations dominants ordonnent culturellement les visions de monde, répartissent des identités et des genres, disciplinent les corps, contrôlent l'usage de la ville, créent des normes pour les habitudes de coexistence, protègent les frontières entre le privé et le public" (14). Plutôt que de chercher les manifestations actuelles de l'"art politique", l'ouvrage s'intéresse donc aux manières dont l'art opère politiquement, soit au "politique dans l'art" actuel chilien.

Dans son introduction, Nelly Richard rapproche sa conception du politique de celle que Hal Foster a développée dans son article "For a Concept of the Political in Contemporary Art". [3] Inspiré du postmarxisme d'Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, Foster y défend un art qui n'est plus le représentant d'une classe sociale et dont l'agir politique ne peut plus se limiter à la dénonciation des conditions économiques d'exploitation. De la notion de classe sociale en tant que moteur de la lutte anticapitaliste, on passe à une mise en évidence de groupes organisés autour de demandes identitaires, dont les mouvements féministes, antiracistes ou LGBT. Il s'agit à la fois d'un changement de stratégie d'action politique - de la représentation à la critique des systèmes de représentation - et de l'émergence de nouveaux acteurs sociaux. Ceci marque de manière importante la sélection des textes et des œuvres présentées dans Arte y política.

Puisqu'il cherche à avoir un effet direct sur le monde au lieu de simplement le représenter, ce nouvel art critique et politique doit forcément être ancré dans un contexte précis. La fin de la notion de classe sociale en tant qu'universel fait surgir un besoin de plus grand ancrage local des œuvres. Selon Nelly Richard, "le potentiel dissident de l'art critique et de la critique artistique se résout - politiquement - en termes de gestualité, contexte et localisation, quand on crée un mouvement critique [...] qui se propose de générer de petites ou grandes secousses dans les formations subjectives et dans les imaginaires sociaux" (15). Une œuvre n'est jamais politique ontologiquement ou universellement. Elle ne le devient qu'au moment où elle intervient dans un milieu spécifique, est interprétée et produit des effets.

En attribuant de l'importance au contexte de l'action politique de l'œuvre d'art, Arte y política justifie indirectement, d'ailleurs, le cadre national adopté dans le projet, alors que des approches mondialisées de l'art gagnent actuellement en importance. Ce retour à un "art chilien" ne retombe pourtant pas dans un grand récit historiographique national, étant donné que le "national" n'est ici qu'une des possibilités de saisir l'effet de l'art dans le milieu où celui-ci intervient. Parmi les œuvres et projets d'expositions présentés, certains sont ainsi liés aux transformations urbaines contemporaines à Santiago et Valparaíso, d'autres furent créés dans le contexte des grandes manifestations étudiantes de 2011, d'autres encore concernent les "mémoires inachevées" de la violence d'État pendant la dictature d'Augusto Pinochet (1973-1990).

Cet ancrage chilien ne signifie cependant pas que l'intérêt suscité par le livre ou les œuvres présentées ne soit que local. Bien au contraire, l'approche du politique qu'adopte Arte y política permet de mettre en question la vague actuelle du global art sans produire un repli conservateur de revalorisation des frontières. Saisir l'effet de l'œuvre d'art dans son contexte précis devient une condition sine qua non pour la formulation d'une théorie générale du politique dans l'art. Ce livre dirigé par Nelly Richard nous extrait ainsi de l'abstraction du global tout en proposant une réflexion théorique ample sur l'art actuel.


Notes:

[1] Arte y política (fragmentos), dirigé par Nelly Richard, Chili, 2017, 65'.

[2] C'est nous qui traduisons tous les extraits reproduits au long du texte.

[3] Hal Foster: For a Concept of the Political in Contemporary Art, in: Id.: Recodings. Art, Spectacle, Cultural Politics, New York 1985, 139-156.

Diogo Rodrigues de Barros