Greg Woolf / Ilaria Bultrighini / Camilla Norman (eds.): Sanctuaries and Experience. Knowledge, Practice and Space in the Ancient World (= Potsdamer Altertumswissenschaftliche Beiträge; Bd. 83), Stuttgart: Franz Steiner Verlag 2024, 476 S., 68 Farb-, 29 s/w-Abb., ISBN 978-3-515-13399-9, EUR 89,00
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Jan-Mathieu Carbon / Saskia Peels-Matthey (eds.): Purity and Purification in the Ancient Greek World. Texts, Rituals, and Norms, Liège: Presses Universitaires de Liège 2018
Theodora Suk Fong Jim: Sharing with the Gods. Aparchai and Dekatai in Ancient Greece, Oxford: Oxford University Press 2014
Christopher A. Faraone / F. S. Naiden (eds.): Greek and Roman Animal Sacrifice. Ancient Victims, Modern Observers, Cambridge: Cambridge University Press 2012
Cet ouvrage issu du projet interdisciplinaire Sanctuary a pour but d'examiner la manière dont les sanctuaires sont formateurs d'expériences humaines et de savoirs religieux. Les disciplines mises en œuvre, à savoir l'archéologie, l'histoire ancienne, la littérature et l'épigraphie grecques et romaines, en suivant le courant de la religion ancienne vécue (Lived ancient religion), contribuent à un examen approfondi d'une notion jusqu'à présent considérée comme une donnée, celle du sanctuaire. Les articles réunis mettent en lumière les expériences qui y sont vécues et les pratiques accomplies en relation avec l'espace où se croisent le divin et l'humain, envisagées dans le monde romain, égyptien, grec, proche-oriental, danubien et hispanique, allant du Ier millénaire av. n.è. au Ier millénaire de n.è. Loin de s'attacher aux rites collectifs de la religion de la cité ou à des descriptions essentialistes des structures religieuses, ils mettent au centre de leurs préoccupations l'individu, l'agentivité religieuse et la création d'expériences en train d'être vécues. L'espace des sanctuaires n'est plus seulement le lieu du rite, il influence ce dernier comme les participants.
Après l'introduction des éditeurs qui décrivent l'ensemble du projet, Jörg Rüpke aborde la sacralisation du point de vue des agents. Il commence par une mise au point - toujours nécessaire - sur le sacré et le profane. Ce dernier n'est pas un opposé du sacrum mais un sacrum qui a changé de statut. La perspective des agents assure la réussite de l'action rituelle dans un cadre spatio-temporel qui favorise une réponse divine positive. L'agentivité des dieux, des humains qui initient la communication mais aussi du public, est définie dans ce cadre par des objets matériels qui attirent l'attention. Ainsi le feu de l'autel permet la focalisation sur les acteurs et les objets qu'ils utilisent. La sacralisation de l'espace est également le sujet de Csaba Szabó qui s'attache aux provinces danubiennes durant le Principat. Par l'examen de l'agentivité humaine et des aspects de la communication religieuse, il propose une taxonomie nouvelle non plus en termes architecturaux mais de visibilité, d'accessibilité et d'intensité de la communication religieuse. Il distingue ainsi les macro-espaces, ceux des grands sanctuaires, les méso-espaces qui appartiennent à des groupes religieux plus restreints et les micro-espaces, principalement domestiques.
La perception d'un visiteur ou d'un spécialiste dans un temple égyptien est examinée par Thomas Gamelin suivant le chemin imposé par l'architecture. Certains reliefs qui ornent les murs ne sont vus que par les prêtres, d'autres sont difficilement visibles. La stratégie visuelle selon un plan narratif constitué d'objets est établie pour la maison sacrée de Himera où se rassemblent les gens du quartier pour une expérience spécifique (Marco Serino). Daunia en Apulie à l'époque pré-romaine est mise à contribution pour l'examen de l'environnement des sanctuaires sur la base de l'écologie rituelle, à savoir le cadre naturel des rites, sources d'eau, grottes et sommets de collines. Les statues-stèles qui figurent des processions et divers ustensiles, montrent un vocabulaire iconographique qui permet à Camilla Norman d'imaginer les paysages sensoriels et cognitifs.
L'expérience du voyage est abordée de divers points de vue. L'arrivée au sanctuaire est examinée par Erica Angliker, Yannos Kourayos et Kornilia Daifa, qui présentent ce qu'était la navigation jusqu'au sanctuaire d'Apollon à Despotiko. L'iconographie de la danse sur les trouvailles du sanctuaire qui interagit avec les images mentales du visiteur, illustre l'examen des rites par l'action et l'expérience plutôt que par le symbolisme et la réflexion consciente. Esther Eidinow aborde les rituels comme des réseaux de relations historiées entre individus et entre ces derniers et l'environnement produisant des espaces sacrés. Julietta Steinhauer témoigne avec finesse de l'expérience des étrangères qui s'installent à Délos à travers l'épigraphie du sanctuaire des Dieux syriens. Le voyage d'un culte est suivi par Ilaria Bultrighini qui examine Artémis Amarysia, déesse eubéenne introduite en divers lieux de l'Attique, et éclaire en retour les aspects du culte de la déesse.
Les repas et les offrandes de nourriture sont examinés par Giovanni Mastronuzzi, Davide Tamiano et Giacomo Vizzino, dans le cadre de l'Apulie pré-romaine à Oria, où la monumentalisation commence vers le milieu du IVe s. Si les trouvailles du sanctuaire sont ici liées aux compétences divines, les emprunts sont utilisés et arrangés par les Messapiens dans la construction de leur propre identité. Selon Dominic Dalglish, c'est la présence même du dieu, Jupiter Optimus Maximus Heliopolitanus à Baalbek, ou bien l'idée qu'on s'en fait, qui mène à la construction de son temple.
La comparaison des portraits privés dans les temples grecs et romains par Katja Sporn, montre que les portraits des magistrats romains deviennent les signes de la reconnaissance de leurs réalisations et d'une relation plus personnelle avec l'empereur, s'éloignant ainsi de la proximité des dieux telle que perçue dans les temples grecs. Quant aux images de dieux dans les sanctuaires de Rome impériale, Marlis Arnhold présente les dédicaces de personnes qui n'appartiennent pas à la classe sénatoriale mais à laquelle elles tentent de s'apparenter. La hiérarchisation des images est évidente par leur mise en scène dans les sanctuaires. Les statues dans l'espace public de Pompéi à l'époque romaine créent les chemins d'une expérience religieuse suivis par Anna-Katharina Rieger. Les statues de femmes bien vêtues s'apparentent à celles de déesses et montrent les liens qu'établissait le passant entre diverses représentations. C'est toujours les chemins suivis qui mènent à une expérience intellectuelle d'un homme comme Pausanias à Delphes, ou bien à une expérience philosophique dans le cas de Plutarque. Elena Franchi montre que la pratique de la marche entraîne à la fois l'expérience et la mémoire. Toujours sur la base des sources littéraires, Georgia Petridou met en lumière les liens que conçoit Aelius Aristide entre sa maladie et l'initiation. Pour l'abandon des constructions des sanctuaires, Alvar Ezquerra et López-Gómez s'éloignent du cliché de la fin du paganisme. En s'attachant à l'agentivité humaine, ils mettent en lumière la suspension des investissements des élites locales dans les travaux publics et de l'évergétisme.
La conclusion de Julia Kindt est une excellente mise en perspective des questions posées dans ce volume sans oublier les possibilités de recherche qu'il offre à travers l'accent mis sur les aspects cognitifs, communicatifs aussi bien avec les dieux qu'entre humains, la focalisation, la mémoire et la religion historiée comme éléments indispensables de l'expérience religieuse. L'interaction de la matérialité avec la religion et l'agentivité individuelle ouvre en effet de nouvelles pistes pour l'exploration de l'expérience de la religion des anciens selon des modalités novatrices et prometteuses.
Ioanna Patera